Phylactères québécois

par Camille Desrosiers-Gaudette

29 04 2007

Humour gras, calembours douteux et personnages clownesques ont longtemps été les jalons de la bande-dessinée made in Québec. Mais depuis une dizaine d’années, les parodies américanisées à la Safarir et autres Croc qui ont fait les beaux jours des lecteurs des années 80 cèdent tranquillement la place à un nouveau type de BD, plus intimiste et innovatrice que jamais. Le succès commercial retentissant de la série des Paul, de Michel Rabagliati, s’inscrit dans cette nouvelle mouvance et témoigne de la possibilité d’allier qualité et rentabilité dans ce domaine traditionnellement précaire.

Il n’y a qu’à visiter une librairie spécialisée en la matière, comme Fichtre! sur le Plateau-Mont-Royal, pour réaliser que les bédéistes québécois ont désormais leur place dans les rayons. Cependant, il existe encore une nette disproportion entre les ouvrages importés d’Europe et des États-Unis, qui encore aujourd’hui représentent près de 98 % des ventes en librairie, et ceux concoctés par les artistes d’ici.

Martin Brault, cofondateur des Éditions La Pastèque, qui publient entre autres les œuvres de Michel Rabagliati, déplore qu’un art aussi foisonnant soit fréquemment résumé à certains stéréotypes. «Il y a beaucoup de préjugés défavorables par rapport à ce médium-là, on pense tout de suite à Gaston Lagaffe ou Astérix… Mais les choses ont beaucoup évolué depuis!» Il arrive de plus en plus fréquemment que les jeunes artistes travaillent en graphisme ou en illustration avant de bifurquer vers le 9e art. Adieu donc, les nez protubérants et gags impliquant des pelures de bananes que l’on associe souvent à la bédé franco-belge. Finis les phylactères et les cases, place à une narration discrète et à l’inventivité graphique.

Pour Pascal Blanchet, jeune illustrateur de 25 ans ayant connu le succès critique grâce à La Fugue et Rapide Blanc, cette distance prise par rapport aux vieux canons du métier avantage la nouvelle génération de bédéistes. Paradoxalement, cet autodidacte, passionné des arts graphiques et des publicités des années 1950, était peu friand de bande-dessinée avant de commencer à œuvrer dans le milieu. «Je suis d’abord illustrateur. Les livres que je fais ne diffèrent pas beaucoup de mes illustrations, sauf qu’ils me permettent d’aller au-delà de l’image et de raconter une histoire, et ça, j’avais vraiment envie de le faire» explique-t-il avec amusement.

Mais l’évolution actuelle n’est pas un phénomène proprement québécois. Partout, en Europe comme aux États-Unis, on observe une transition vers la bande-dessinée d’inspiration autobiographique et vers l’épuration graphique. Les auteurs d’ici seraient d’ailleurs fortement inspirés par leurs contemporains américains, affirme Martin Brault. «Michel [Rabagliati], même s’il a ouvert des portes aux auteurs québécois, n’a rien inventé. Il a été très influencé par l’Américain Robert Kramp, qui a un style très particulier.»

Cette revitalisation soudaine d’un art en déclin au Québec ne s’est pas réalisée du jour au lendemain. «On vit aujourd’hui un vrai “ temps des récoltes ”, croit Martin Brault. Bref, nous récoltons le fruit du travail des générations précédentes.»

Tout n’est pas rose cependant pour les rares éditeurs qui se frottent à ce type de livres. La Pastèque, fondée en 1998, fait à ce titre figure d’institution privilégiée. Si le public québécois semble se laisser charmer par les bédéistes d’ici, ce marché est largement insuffisant pour assurer la survie des entreprises locales. Exporter dans les pays d’Europe francophones devient alors vital. «À titre d’exemple, en 1998, nous exportions 90 % de nos tirages. Aujourd’hui, nous dépendons toujours des marchés étrangers, surtout ceux de la France, de la Suisse francophone et de la Belgique, mais moins qu’avant» confirme Martin Brault. Dans les librairies québécoises, même son de cloche. Les ouvrages publiés par les géants de l’édition européens, comme Dupuis, Dargaud ou Casterman monopolisent le marché, dans lequel les éditeurs québécois font figure d’avortons.

Optimiste, Martin Brault a compris comment tirer son épingle du jeu : «Notre philosophie d’entreprise, à la Pastèque, c’est d’abord de faire plaisir à l’auteur. L’important, c’est que ce que nous produisons nous plaise et soit de qualité. Et jusqu’à présent, la réponse des lecteurs confirme que nous avons fait le bon choix.»

Actions

Informations

Laisser un commentaire

Vous pouvez utiliser ces balises html : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <code> <em> <i> <strike> <strong>

For spam detection purposes, please copy the number 5262 to the field below: