Éditorial : Les petits soldats du journalisme

par Eric Martin

15 07 2003

Depuis déjà quelques semaines, un débat déstabilise l’atmosphère cathodique de l’atelier de journalisme de l’UQAM. Enfin, c’est ce qui se rapproche le plus d’un débat, parce qu’ils sont très rares dans le programme, où le métier prend le pas sur les valeurs, la pratique sur la compréhension, l’insignifiant sur la politique. Au cœur du litige : les “opinions politiques”, loin de la demi-mesure, affichées par certains étudiants. Le corps du délit : un mur blanc-beige sur lequel certains d’entre nous ont choisi de placarder des “opinions politiques”: caricatures de George W. Bush, images de violences policières en Italie, dénonciations de l’orwellisation du monde, questionnements sur le rôle de l’information…au grand dam de plusieurs collègues.

Au-delà d’une censure pure et simple à l’arraché, il s’en est trouvé pour mettre par écrit une jolie demande, polie, il faut le concéder : que l’on cesse de “tapisser” les murs de l’atelier de journalisme avec ses “idées à soi”, ce qui équivaudrait à ne “pas respecter” celles des autres. L’ancien correspondant de Libération, Alain Gerbier, s’est insurgé : “Si vous ne l’avez pas compris, cela veut dire que les idées sont obscènes. Vive la lobotomie!”, a-t-il commis politiquement sur papier.

À l’instar de Jean Charest, force est de s’exclamer : “Jamais j’aurais pensé qu’on en serait rendu là”. Comment expliquer qu’il ne soit plus de bon ton de remettre le monde en question dans une université, de questionner la façon de faire l’information dans une école de journalisme? Où sont passés, dirait Michel Rivard, les dinosaures?

Qu’est-il advenu des journalistes animés d’une passion viscérale, les René Lévesque, Judith Jasmin et Hubert Aquin qui, avant de donner leur nom à des pavillons de notre université, ont consacré leur vie à défendre, à travers un journalisme de qualité, des causes qui importaient, disons-le, beaucoup plus que ce qui apparaît à l’horaire de la journée des ateliers de presse quotidienne. Et surtout, comment a-t-on pu oublier Jacques Larue-Langlois?

En juin 2001, dans l’article du Devoir qui annonce le décès de Jacques Larue-Langlois, Bryan Myles, journaliste et professeur à l’UQAM, le décrit comme celui qui a “porté sur ses frêles épaules un pan entier du mouvement révolutionnaire québécois des années 60 avant de jeter les bases de l’une des meilleures écoles de journalisme de la province”.

Cette école, c’est la nôtre. Avant d’être le fondateur de notre programme, avant d’avoir son nom sur une plaque à l’entrée de l’atelier de journalisme, Larue-Langlois a été tour à tour réalisateur à Radio-Canada, socialiste, anarchiste, indépendantiste et même felquiste. Il a, durant toute sa vie, “combattu l’arbitraire, qu’il soit religieux, clérical, judiciaire ou policier. Il refusait d’être du bord des riches, des puissants et des nantis du pouvoir”, selon sa collègue Armande Saint-Jean…

Figure “de proue” du Front de libération du Québec (FLQ), il est emprisonné lors de la crise d’octobre et accusé, aux côtés de Pierre Vallières, Michel Chartrand, Charles Gagnon et Robert Lemieux, d’avoir conspiré pour renverser le gouvernement du Canada. Il a déjà, à ce moment, perdu son emploi de réalisateur à Radio-Canada. Est-il moins journaliste pour autant? Mais lisez donc…

Acquitté, il élaborera durant les années 1980 un projet, sans doute le plus important de sa carrière.  Selon Le Devoir,  “en collaboration avec Armande Saint-Jean, il jette les bases du profil en journalisme vers le milieu de la décennie. La formation axée sur des ateliers pratiques, soit la reproduction en laboratoire des conditions de travail qui prévalent dans les “vraies” salles de rédaction, s’impose comme un modèle en enseignement du journalisme. L’UQAM devient vite une pépinière de nouveaux talents pour les grands médias.”

Aujourd’hui, de toute évidence, ce talent est plus que jamais au service des grands médias, peu enclins à critiquer leur logique marchande et leur façon de faire l’information, celle-là même que l’on enseigne pragmatiquement dans les universités.

À lire, l’article de François Ruffin dans Le Monde diplomatique de février : “Le Centre de formation des journalistes au Royaume de l’argent-roi”. L’auteur du bouquin Les petits soldats du journalisme, ancien étudiant du célèbre Centre de formation des journalistes de Paris y raconte la déchéance d’une école, fondée en 1964 par des jeunes résistants français, maintenant incapable “d’une réflexion critique sur le monde, encore moins sur le journalisme”.

Selon l’auteur, l’enseignement, adapté aux besoins des entreprises de presse, conduit les nouveaux journalistes à se conformer au moule actuel des travailleurs de l’information: “Les nouvelles aux conséquences diplomatiques et sociales passent à la trappe, tandis que prime désormais l’intérêt immédiat de l’audience, qui vaut au sujet d’être rebaptisé “d’actualité”. […] Ce dogme de l’actualité masque, en fait, une option économiste : est demandé au journaliste de s’abstraire, de renoncer à ses valeurs, s’il en a, au profit d’une hiérarchie de l’information grand public”.

En conséquence, aujourd’hui, au CFJ de Paris comme à l’Université du Québec à Montréal, les étudiants en journalisme baignent dans un liquide amniotique à saveur de seven-up flat, en parfaite osmose avec “une pensée qui présente, comme nécessaire et positif, ce qui est. Une parole publique anémiée, une pensée exsangue…en un lieu ou se forment les agitateurs (supposés) de la démocratie”. De quoi donner, vraiment, la chienne à Jacques…

Aujourd’hui, pour ceux d’entre nous qui, nostalgiques, se réclament encore d’un journalisme engagé, social, sensible, “son départ soudain prend les allures d’une brutale fin de party ”, pour reprendre les propos de Brian Myles. “Je pense que s’il voyait l’apathie et le conformisme des étudiants, il se retournerait sans doute dans sa tombe”, soupire Alain Gerbier, aussi professeur à l’UQAM.  Selon lui, on trouve chez les jeunes journalistes une “démission avant même d’avoir été usé par la confrontation, la perte des illusions. Si on n’a pas d’utopies à 20 ans, dis moi, à quel âge on en aura?”.

Actions

Informations

Laisser un commentaire

Vous pouvez utiliser ces balises html : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <code> <em> <i> <strike> <strong>

For spam detection purposes, please copy the number 9008 to the field below: