Après Milosevic, La Haye accueille Haradinaj

par Lisanne Rheault-Leblanc

1 04 2007

Pour la communauté internationale, c’est un chef de guerre brutal. Pour les Albanais, c’est au contraire un des héros de la libération. Mais le seul véritable juge des actions de Ramush Haradinaj, ancien premier ministre du Kosovo, sera le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY). M. Haradinaj y comparaît après deux ans de procédures judiciaires. Inculpé de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité, on le croit notamment coupable d’avoir fomenté, en 1998 et 1999, persécutions, meurtres, enlèvements et viols à l’endroit de la population serbe du Kosovo. À ses côtés dans le box des accusés, Lahi Brahimaj et Izrid Balaj, respectivement ancien directeur financier de l’état-major et ex-chef des forces spéciales.

Un parcours sanglant

Âgé de 38 ans, l’ancien premier ministre de la province serbe Ramush Haradinaj est un nationaliste kosovar convaincu. Il est notamment soupçonné d’avoir orchestré et participé à la mort d’au moins trois cent Serbes, d’Albanais et de Tziganes alors qu’il était commandant dans l’Armée de libération du Kosovo (UCK). À Glojdane, sa ville d’origine, il aurait notamment été l’instigateur de l’escouade des «Aigles noirs», groupe qui avait pour fonction principale l’extermination de l’ennemi serbe. Entre mars et septembre 1998, 25 policiers serbes auraient été la cible de tirs et plus de 60 civils serbes et albanais auraient été enlevés puis exécutés.

Haradinaj, Kosovar albanais, a subi la violence du gouvernement de Slobodan Milosevic à l’égard des populations non-serbes avant de s’exiler en 1980 et de s’engager dans des partis nationalistes alors réprimés dans son pays. En Suisse, en 1989, il a rapidement été recruté par le Mouvement populaire du Kosovo (LPK), le groupe clandestin ultranationaliste qui va tranquillement mener à la création de l’UCK. Le 24 mars 1998, les forces de l’UCK entament une vaste campagne visant à chasser les Serbes du Kosovo. Suivra un an plus tard l’intervention de l’OTAN dans la région. Devenu chef de l’Alliance pour le futur du Kosovo (AKK), parti qui prône l’indépendance de la province, il a été premier ministre durant cent jours, avant de se rendre au TPIY en 2005.

Ange ou démon
Pour la procureure générale du TPIY, Carla Del Ponte, la position à adopter est claire : «Il n’y avait rien de noble ou d’héroïque dans ces crimes : ils étaient des meurtriers brutaux». Pourtant, les Albanais ne voient pas l’ex-premier ministre de cet œil : «Ce n’est pas un meurtrier. Il défendait son village, son peuple. Je suis choqué. Il est innocent», raconte un habitant de Pristina, interviewé par Euro-News.

Le procès tant attendu s’est ouvert le 5 mars dernier dans un climat de tension au Kosovo. La petite province serbe, placée sous tutelle des Nations Unies depuis 1999, voit ses rêves d’indépendance s’amenuiser et son avenir suscite les divisions. Beaucoup d’albanophones voient dans le procès de leur ancien chef la dénonciation symbolique de leur combat pour l’indépendance. Si l’année 2005 devait être celle d’un statut définitif pour le Kosovo, l’accusation de Haradinaj a rendu la population hostile au protectorat onusien, faisant craindre de violentes manifestations. Cette situation particulière a poussé le TPIY à permettre à l’ancien premier ministre, après son inculpation en mars 2005, de retourner dans sa province pour assurer une paix relative. Haradinaj reste l’une des personnalités les plus influentes du Kosovo. Il a notamment contribué à tempérer les réactions de la communauté albanophone, qui représente 90 % de la population.

L’influence de Ramush Haradinaj semble toujours se faire sentir. Divers témoins devaient témoigner contre lui au procès, mais plusieurs ont fait volte-face, sans s’expliquer. Le quotidien français Le Figaro rapportait le 17 mars dernier qu’un témoin nommé Kutjim Berisha, qui a mystérieusement péri dans un accident de voiture au Monténégro, aurait pu être éliminé volontairement. Ses proches auraient, selon le journal, également subi les foudres d’Haradinaj; d’autres auraient été torturés dans les quartiers généraux de l’UCK, leurs corps ont été retrouvés au fond d’un lac.

Mais quel est le vrai visage de Ramush Haradinaj? «Les trois accusés étaient des gangsters en uniforme, en possession du pouvoir… une combinaison mortelle», a rappelé Carla del Ponte aux journalistes. Mais les opinions divergent toujours et Haradinaj plaide non coupable. En dépit des graves preuves qui pèsent contre l’accusé, il semble pour le nouveau premier ministre du Kosovo Agim Ceku que Haradinaj ne puisse renoncer à «blanchir son nom et celui de la lutte pour la liberté».

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