Israël : Préparer l’après-Sharon
par Mathieu Papillon
1 04 2006« La création d’un nouveau parti et le départ inattendu d’Ariel Sharon de l’arène politique israélienne ont considérablement modifié la carte politique de ce pays au cours des derniers mois », affirme Julien Bauer, professeur de science politique à l’Université du Québec à Montréal (UQAM). Quelques jours après des élections législatives marquées par le désintérêt de l’électorat, celui qui vient de devenir le nouveau premier ministre de ce pays, Ehud Olmert, est loin de faire l’unanimité.
D’après Julien Bauer, la création du nouveau parti Kadima (qui signifie « En avant » en hébreux) a remis en cause tout le système politique israélien. « Celui-ci a toujours été divisé entre deux partis principaux, l’un à droite, le Likoud et l’autre de gauche, le parti travailliste, et d’une kyrielle de petits partis. Il y a maintenant trois montagnes et aucune des trois n’est à la place des deux anciennes » explique-il.
Kadima, le parti créé par Ariel Sharon avant qu’il ne soit terrassé par une attaque cérébrale le 4 janvier dernier, obtient donc 29 sièges, ce qui constitue la plus grande victoire d’un parti centriste de l’histoire de l’État hébreux. Selon le politologue Ilan Greilsammer de l’Université Bar-Ilan à Ramat-Gan, l’élément « affectif » aurait favorisé Kadima. Il affirme que la maladie d’Ariel Sharon a « porté à son paroxysme l’un des caractères les plus fondamentaux de la société israélienne, à savoir son caractère familial. » Selon le politicologue, le 28 mars, beaucoup d’électeurs « ont considéré un vote en faveur de ce parti sharonien comme un acte de “piété filiale” et de souvenir du legs d’un homme qui aura profondément marqué la psyché des Israéliens. » Le parti travailliste d’Amir Peretz a pour sa part obtenu 20 sièges à la Knesset. Le Likoud et le parti Shas ultra-orthodoxe ont récoltés douze sièges chacun, alors qu’Yisrael Beytenu a fait élire onze représentants au parlement israélien.
Le Likoud de l’ancien premier ministre Benjamin Netanyahu est donc le grand perdant de ces élections. L’ancien parti d’Ariel Sharon, l’un des deux partis dominant la scène politique depuis trois décennies, a subi une cuisante défaite, passant de 38 à 11 sièges. Netanyahu a cependant exclu de se retirer pour l’instant et entend aider son parti à remonter la pente.
Ehud Olmert devient ainsi le dix-septième premier ministre de l’État hébreux. Cet ancien maire de Jérusalem, vice-premier ministre depuis 2003, ne soulève, contrairement à son prédécesseur, aucunement les passions de l’électorat. Sharon ne « laisse personne indifférent. Il est charismatique. On le déteste ou on l’adore, et pour cette raison il était plus facile à attaquer » explique Julien Bauer. Ehud Olmert, pour sa part, est « un homme fade qui a peu de choses à dire. » Aux dernières élections, il figurait au 34e rang sur la liste de son parti, sur un total de 120 candidats.
« Les idées de Sharon ces derniers temps et de Kadima correspondent aux aspirations d’une majorité d’Israéliens », croit Ilan Greilsammer. Cette direction politique, Sharon l’a empruntée à aux deux cotés du spectre politique israélien. « À la droite, il a emprunté la fermeté militaire. À la gauche, il a emprunté la capacité de faire des concessions territoriales », précise-t-il en ajoutant que « cette orientation correspond à l’évolution qu’a connue ces dernières années le public israélien. Sharon a très bien su “lire” cette évolution inéluctable. »
La majorité des enjeux politiques de la campagne qui vient de se conclure ont, semble-il, été laissés de côté à cause de la question des relations israélo-palestiniennes, surtout depuis l’élection le 25 janvier dernier du Hamas. Ce résultat aux élections législatives palestiniennes a été perçu comme un net retour en arrière par les gouvernements étrangers qui jouaient le rôle de médiateurs pour le conflit israélo-palestinien. « Il devait y avoir deux enjeux principaux, c’est-à-dire les relations avec les Palestiniens et les enjeux socioéconomiques » précise Julien Bauer. « Ce dernier point a totalement été occulté par le premier. Il a été évacué du débat. En réalité, Kadima n’a aucune position précise concernant ces enjeux, les Travaillistes ne présentent rien de sérieux et le Likoud prône le statu quo. »
Le scrutin s’est déroulé sous haute surveillance. Quelque 22 000 membres des forces de l’ordre ont été déployés un peu partout dans le pays, dont 5000 dans le secteur de Jérusalem. Les élections ont également été marquées par le faible taux de participation, alors que moins de 65% des électeurs sont allés voter. L’expert en matière de politique israélienne croit que le désintérêt de l’électorat par rapport à Olmert et à la politique israélienne montre « à quel point, finalement, plus ça change, plus c’est pareil. »



Derniers commentaires