Kenya: le tourisme en chute libre

par Marie-Lise Rousseau

20 02 2008

Dans la savane africaine, les zèbres gambadent, les girafes grignotent aux arbres et le sang humain coule à flot. Pas une journée ne se passe sans que s’alourdisse le bilan des victimes civiles depuis les élections du 27 décembre 2007 au Kenya. Pendant ce temps, la destination de prédilection pour les safaris voit son industrie touristique bloquée, entraînant d’importantes pertes pour l’économie fragile de ce pays.
«Le tourisme rapporte un milliard de dollars annuellement au Kenya, ce qui représente 19% se son PIB», affirme François Bédard, directeur du Centre international de formation et de recherche en tourisme de l’UQAM. L’industrie touristique, c’est le gagne-pain d’un million de Kenyans. Le président de l’Association des opérateurs de voyages du Kenya, Duncan Muriuki, estime les pertes financières à plus de 300 millions de dollars d’ici le mois de mars, compte tenu que le Kenya est en haute saison touristique.

Un cercle vicieux
Sur le site Internet du ministère des Affaires étrangères du Canada, un avertissement officiel indique d’«éviter tout voyage non essentiel» au Kenya. François Bédard souligne que le Kenya se trouve dans une situation de crise économique majeure. Il ajoute que «tous les pays prêchent la prudence, pour que rien n’arrive à leurs citoyens. Ils vont déconseiller la destination tant qu’il y aura des risques puisqu’ils ne peuvent pas faire de mises en garde trop spécifiques».
À ces recommandations gouvernementales s’ajoute ce que les médias projettent du Kenya chaque jour. «Il ne faut pas se fier qu’à l’image de violence dans les médias qui est toujours de pire en pire, affirme François Bédard. Selon moi, on dramatise la vraie situation en ne montrant que les endroits où il y a conflit». Duncan Muriuki est du même avis, affirmant dans un communiqué de presse en janvier «qu’il faut que les groupes d’opposition arrêtent leurs manifestations pour stabiliser l’économie». Le porte-parole du ministère des Affaires étrangères canadiennes, Shaun Tinkler, maintient que tant que la situation au Kenya sera la même, les mises en garde ne changeront pas. «C’est une question de sécurité pour les Canadiens», explique-t-il.
Les agences de voyages spécialisées dans les safaris doivent modifier les itinéraires qu’elles proposent. «Je ne vois personnellement pas de menace au Kenya, mais nous sommes responsables des touristes que nous envoyons donc nous ne prenons aucun risque», affirme le directeur de l’agence Explorateur Voyages, Julien Passerrini. Le Kenya est l’une des plus populaires destinations chez cette agence. Elle est ainsi remplacée par la Tanzanie, pays voisin qui possède pratiquement les mêmes attraits touristiques, ce qui convient à leur clientèle.
Cette option confirme une hypothèse de François Bédard concernant les pays touristiques avoisinant le Kenya. «Deux phénomènes sont probables: tout d’abord que la clientèle avertie change sa destination touristique pour la Tanzanie, qui alors verrait son économie augmenter. L’autre option serait que les visiteurs soient mal informés et perçoivent non pas le Kenya comme dangereux mais la “région” entière, ce qui serait négatif à l’économie régionale».

Des impacts à long terme
«On oublie le Kenya pour cette année, ça va prendre du temps avant que le tourisme ne reprenne au pays», dit Julien Passerrini. François Bédard renchérit: «On ne sait pas combien de temps le conflit va durer, il faudra des années pour stabiliser le pays. Une guerre civile n’attire jamais de touristes.» La conséquence économique majeure est que le Kenya alourdira sa dette en raison des pertes engendrées par ce conflit. «La balance des paiements sera déséquilibrée, car le pays ne recevra plus les devises étrangères que l’industrie du tourisme apportait», explique-t-il.
Dans ce pays où la moitié de la population vit sous le seuil de pauvreté, l’industrie touristique apporte une expertise nationale au Kenya. Selon François Bédard, «une bonne compétence touristique ne se perd pas lors d’un conflit armé». Le professeur croit que le Président de l’Association des opérateurs de voyage du Kenya n’aurait pas affirmé que le pays était sécuritaire dans les zones touristiques si ce n’était pas le cas: «C’est un grand pays, et le personnel Kenyan est en mesure d’emmener les touristes hors des zones de conflits», ajoute-t-il.
Pour que l’industrie touristique kenyane redémarre, tous s’accordent pour dire qu’il faudra beaucoup de temps et de patience. Le gouvernement canadien a annoncé le 31 janvier dernier qu’il augmentait son aide de 3,3 millions de dollars à l’ONU et aux organisations canadiennes qui oeuvrent au Kenya. «Les tours opérateurs spécialisés seront les premiers à garantir la sécurité au pays, affirme François Bédard. Il faudra beaucoup de publicité et de promotion au Kenya pour attirer la clientèle de nouveau.»

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