L’Europe défend sa diversité linguistique
par Stéphane Rolland
1 04 2007Avec ses 23 langues officielles, l’Union européenne (UE) fait face à un défi linguistique qui deviendra, dans les prochaines années, un enjeu de taille pour sa compétitivité économique. C’est pour cette raison que la Commission sur le multilinguisme s’est fixé un objectif audacieux afin de préserver la diversité linguistique européenne.
L’absence de bonnes connaissances linguistiques pourrait faire perdre d’importants marchés aux entreprises européennes. C’est la mise en garde qu’ont faite les représentants de la Commission européenne lors de la Conférence de Barcelone en 2002.
Commerce international oblige, les entreprises se doivent de connaître les langues des marchés qu’ils courtisent afin d’obtenir des résultats favorables, croît le spécialiste de stratégie et développement international à l’École des Hautes Études Commerciales (HEC) de Montréal, Louis Hébert. « Si on veut vraiment comprendre un marché, il faut parler sa langue. C’est la meilleure façon de comprendre sa culture et de connaître ses besoins. »
Les États membres de l’UE ont pris l’engagement, dans le cadre de la Conférence de Barcelone de soutenir le multilinguisme. Afin d’y parvenir, ils se sont donnés comme objectif d’enseigner à leurs citoyens, dès leur plus jeune âge, au moins deux langues étrangères. Un défi de taille puisque selon une étude effectuée par Eurobaromètre en 2005 seuls 28 % des citoyens de l’UE se disent en mesure de tenir une conversation dans au moins deux langues étrangères.
La Commission sur le multilinguisme investit chaque année 30 millions d’euros, soit environ 45 millions de dollars canadiens, dans des programmes permettant la mobilité des étudiants entre pays de l’UE. Cette commission a incité les États à prendre les mesures nécessaires afin d’atteindre l’objectif de la Conférence de Barcelone, soit la maîtrise de deux langues étrangères.
Les réponses ne sont pas venues de manière uniforme puisqu’il n’y a pas de cadre juridique contraignant les États à respecter cet objectif. « Il y a beaucoup de pays en Europe. Ils n’ont pas les mêmes politiques. Certains réussissent, d’autres échouent. Certains pays mettent beaucoup l’accent sur les langues, d’autres peu. », explique l’auteur du Recueil des législations linguistiques dans le monde, Jacques Leclerc.
Tous les pays n’affichent pas le même bilan en matière de multilinguisme. Alors que 92 % des Luxembourgeois se disent capables de converser dans au moins deux langues, 6 États de l’UE ont plus de la moitié de leur population qui se considère comme unilingue.
Pour la spécialiste des langues en contexte de mondialisation à l’Université de Montréal, Nancy Locke, ce sont des raisons politiques qui expliquent l’inégalité de ces performances. « La langue c’est très politique. Il y a des gens qui refusent d’apprendre une autre langue, car ils n’y voient pas l’avantage ou ils perçoivent cet apprentissage d’une façon négative. Cela n’a rien à voir avec la capacité de le faire. Il faut un esprit d’ouverture à d’autres cultures. Dans certains milieux, on s’enorgueillit de parler d’autres langues, dans d’autres, il faut parler la langue de la place ou se taire. »
Certains États n’ont pas le choix d’apprendre d’autres langues en raison du poids modeste de leur langue ou de leur économie. « La Hongrie est le seul État à avoir le hongrois pour langue nationale. C’est pour cette raison que l’État impose l’apprentissage d’au moins deux langues. Ils ne veulent pas être isolés. Ils profitent de ces politiques afin de communiquer et apprendre des autres pays. », explique M. Leclerc.
À l’inverse, au Royaume-Uni, 62 % de la population ne pensent pas être en mesure de tenir une conversation dans une autre langue que l’anglais. Son poids économique et la prédominance de la langue anglaise dans le milieu des affaires pourraient bien expliquer le peu d’intérêt pour l’apprentissage d’autres langues.
Multilinguisme à l’anglaise
L’anglais a d’ailleurs la cote et fait figure de bonne première dans les choix linguistiques. Toujours selon Eurobaromètre 51 % des citoyens de l’UE parleraient anglais et ce nombre n’est pas près de diminuer. Les parents européens seraient 77 % à vouloir que leurs enfants parlent anglais. Cette proportion n’atteindrait que 33 % dans le cas du français et 28 % pour l’allemand. « L’anglais ouvre des portes. Les domaines scientifique et informatique utilisent uniquement l’anglais. Certaines entreprises en Allemagne utilisent l’anglais comme langue de travail. Connaître l’anglais permet de faire avancer une carrière. », rappel Mme Locke
La large diffusion de la langue de Shakespeare rend moins attrayants les efforts à fournir en vue de maîtriser une autre langue étrangère. « Il y a une entente tacite. Tous les États veulent que leurs citoyens parlent anglais. Même à Cuba, le pays ennemi des Américains, on veut que l’on parle anglais. L’Europe ne fait pas exception. C’est la langue la plus payante, la plus rentable. » explique M Leclerc.
Bien que des lois encadrent la traduction des services essentiels dans les langues officielles, l’anglais risque de dominer à l’intérieur des institutions européennes. À Bruxelles, siège de nombreuses institutions de l’UE, on exige des fonctionnaires de l’UE qu’ils possèdent de solides connaissances de l’anglais. Certains postes sont même réservés aux gens ayant comme langue maternelle l’anglais. Certaines langues, pourtant loin d’être minoritaires, sont mises de côté.
Au mois de décembre dernier, le médiateur européen, l’équivalent du vérificateur général du Canada, déposait son rapport sur l’absence de la langue allemande dans les sites Internet des États européens qui se sont succédé à la présidence de l’UE. À l’exception de l’Autriche, pays germanophone, ces sites gouvernementaux n’étaient offerts qu’en anglais et en français. Ces portails relèvent de la juridiction de l’État à la tête de l’UE. Le pays à la présidence n’est pas tenu d’offrir son contenu dans les 23 langues officielles.
Pourtant, la langue allemande est loin d’être minoritaire. L’allemand est la première langue maternelle, apprise par 18 % des Européens et la deuxième langue parlée avec 32 %. Cette absence de l’allemand mettrait donc à l’écart un nombre important de citoyens.
Pour M. Louis Hébert, bien que la connaissance des autres langues soit indispensable à une bonne stratégie de commercialisation, l’usage de l’anglais comme langue unique de gestion est plus rentable. « Les gens doivent se comprendre d’une façon ou d’une autre. L’anglais diminue les coûts nécessaires pour la compréhension mutuelle entre plusieurs groupes linguistiques. C’est plus simple et économique pour les organisations d’avoir une langue commune.»
En effet, soutenir le multilinguisme des institutions coûte cher. En 2005, le multilinguisme aura coûté 1,1 milliard d’euros soit environ 1,7 milliard de dollars canadiens. Cela représente 1 % du budget annuel de l’Union européenne.
Pour M Leclerc, les coûts reliés à l’apprentissage des langues amènent à faire des choix. « Si on apprend une langue, c’est pour que ce soit rentable. Ce n’est jamais fait pour des considérations vertueuses. Lorsqu’un État décide du budget dédié à l’apprentissage d’une langue seconde, il y a une question de rentabilité. Il va forcément mettre de côté certaines langues officielles de l’Union européenne. »
Le linguiste utilise l’exemple du Portugal : « les jeunes vont apprendre les langues qui peuvent leur servir comme l’anglais ou celles des pays à proximité comme l’espagnol ou le français. On peut imaginer qu’ils n’apprendront pas le danois. »
Dispendieux ou non, le multilinguisme recueille des appuis importants. Selon l’étude d’Eurobaromètre, 83 % des Européens considèrent que le fait de connaître une autre langue s’avère utile. 67 % estiment que l’enseignement d’une langue devrait être une priorité politique. L’objectif de la Conférence de Barcelone, soit l’apprentissage de deux langues étrangères, reçoit cependant un accueil plus modeste avec 50 % de voix favorables.
Les citoyens de l’Union européenne semblent réceptifs à l’apprentissage linguistique. Les Européens sont 56 % à se considérer capables de tenir une conversation dans au moins une langue étrangère. Seulement quatre ans plus tôt, en 2001, cette proportion n’atteignait que 47 %.
Ces résultats encouragent les membres de la Commission sur le multilinguisme à poursuivre leurs efforts. D’ici deux ans, la Commission entend produire un indicateur des connaissances linguistiques afin d’évaluer les élèves qui ont complété l’enseignement obligatoire. Au début de cette année, l’Union européenne a lancé un programme « d’éducation et de formation tout au long de la vie ». L’année 2008 devra être « l’année européenne du dialogue interculturel ». Même si le multilinguisme est un enjeu moins médiatisé, ses défenseurs continuent à lutter pour la préservation de la diversité linguistique du Vieux Contient.



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