Subventionnés pour gaspiller

par Caroline Moreau

15 12 2007

La Politique agricole commune (PAC) de l’Union européenne s’attire de plus en plus les critiques. L’impact de cette politique en France, second pays exportateur mondial de produits agroalimentaires et celui qui possède le plus de groupes de pression agricoles, est particulièrement problématique. Les plus grands agriculteurs sont subventionnés à outrance et ne peuvent exploiter le surplus de leur production dans le cadre de l’organisation commune des marchés (OCM). Ainsi, plusieurs organisations à but non-lucratif qui prônent le développement durable, telles que Les Amis de la Terre, affirment que cette pratique provoque la ruine des petits producteurs français et ceux du Sud en plus d’occasionner des pertes considérables de nourriture.
Malgré les multiples réformes auxquelles la PAC a été assujettie durant les dernières années, de nombreux paradoxes subsistent concernant son application. Le souci d’empêcher les pénuries alimentaires en Europe a jeté les bases de la PAC, encore en vigueur aujourd’hui. Bien que les buts premiers de la PAC, tels qu’énoncés par la Commission européenne, visent l’accroissement de la production, l’accès pour tous à une alimentation abordable et la protection des agriculteurs, c’est l’effet inverse qui se produit : des surplus inquiétants sont enregistrés. Les aides financières fournies par la PAC sont énormes. Selon le Ministère de l’Agriculture et de la Pêche français, ces aides rapporteraient à la France 13,5 milliards d’euros par an, représentant ainsi 4 % du budget français, ce qui en fait le premier pays bénéficiaire. Les fortes protections douanières et les prix minimaux garantis aux producteurs ont tellement d’ampleur sur le marché français que des surplus de production y sont quotidiennement enregistrés. Les surplus générés sont énormes. Selon François Descheemaekere, directeur du Carrefour rural européen, «25 millions de tonnes de céréales, 1 million de tonnes de viande et 1 million de tonnes de produits laitiers sont excédentaires annuellement».
De fait, les excédants devraient être écoulés lors de la campagne de commercialisation suivante. Pourtant, trop souvent, les aliments sont périssables et ne répondent plus aux normes une fois le temps venu de les vendre sur le marché. Pourquoi stocker l’excédant de production? Dans le passé, l’Union européenne a souvent été accusée de dumping, c’est-à-dire de vendre sur le marché international les produits agricoles à des prix beaucoup plus bas que le coût du marché dans le but de se débarrasser des excédants. Pointée du doigt, l’Union européenne a voulu reprendre le droit chemin et tente depuis d’éradiquer cette pratique interdite à l’OMC. Malgré les discours officiels, plusieurs organismes continuent toutefois de soupçonner le recours au dumping en Europe. Il en demeure qu’officiellement, le recours au stockage incarné par l’OCM empêche les pratiques de dumping. Au final, des tonnes de nourriture sont stockées et gaspillées en raison de subventions trop généreuses. «Je ne suis pas d’accord avec une politique qui fait que moins on produit, plus les subventions augmentent», a déclaré Sarkozy, à la suite d’une visite d’une exploitation laitière du Finistère.
La PAC a également mis sur pied le principe de préférence communautaire qui veut encourager le choix des produits européens par rapport aux produits importés. Le président de la République a d’ailleurs qualifié dernièrement ce principe de «discutable». Mais cela affecte tout de même les agriculteurs du Sud. Toutes les mesures de stabilisation du marché entraînent une dégringolade des prix à l’international dont les pays d’Asie du Sud et d’Afrique sont les victimes. Dans ce contexte, la sécurité alimentaire des pays pauvres est remise en question, alors que les surplus français pourrissent dans les entrepôts. Selon Oxfam, une ONG qui lutte contre les injustices sociales en matière de développement, «bien que l’agriculture représente moins de 10 % du commerce mondial, elle constitue l’essentiel des revenus des pays du Sud. Et 850 millions de personnes dans le monde souffrent de la faim». De 60 à 70 % d’entre eux sont des agriculteurs, précise Oxfam. Pour le Centre de recherche et d’information pour le développement (CRID), «il est ironique de constater que les pays en développement, en plus d’être soumis au dumping européen, se doivent de libéraliser leur agriculture», conformément aux prescriptions de l’OMC.
En France, ce sont surtout les grands producteurs qui bénéficient des mesures de la PAC. Céline Charveriat, responsable de la campagne «Pour un commerce équitable» d’Oxfam, dénonce ce fait. «La plupart des petits agriculteurs - environ 90 % d’entre eux - obtiennent seulement 17 % des subventions qui sont distribuées depuis Paris. Un exemple évident de traitement inégal.» Cet organisme estime que des subventions de plus de 500 000 euros seraient attribuées chaque année aux douze plus grandes entreprises françaises. Il n’est donc pas étonnant de voir disparaître les plus petits producteurs, qui ne réussissent pas à se positionner comme compétiteurs d’envergure selon les critères de la PAC.

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