Ce que les Afghans d’ici en pensent

par Alexandre Gascon

18 10 2007

Abdulhadi Qaderi, étudiant en science politique à l’UQÀM, ne mâche pas ses mots lorsqu’on l’interroge sur son pays d’origine, l’Afghanistan. Selon lui, les forces étrangères, canadiennes ou autres, n’ont rien à faire dans sa terre natale. «Que le gouvernement afghan soit légitime ou non, c’est à notre peuple de décider et non aux étrangers.»
M. Qaderi a quitté l’Afghanistan en 1978, alors que les germes de la révolution communiste étaient bien implantés. Longtemps, il a guetté un retour au calme, espérant retourner dans son pays, mais confronté à la réalité, il s’est finalement résigné et c’est en 1994 qu’il est venu s’établir au Canada. Heureux de voir le régime des talibans tomber en 2001, cet Afghan de 37 ans souhaite maintenant que le Canada et la communauté internationale quittent le pays. «Ce serait extraordinaire qu’ils partent. Les Afghans savent survivre seuls.» Abdulhadi Qaderi estime par ailleurs que le Canada est présent en Afghanistan uniquement pour faire plaisir au géant américain qui lutte contre le terrorisme. L’autre principale raison qui motiverait cette présence, selon lui, est l’argent. Il croit que le Canada voulait s’assurer quelques contrats lucratifs dans les milieux pétroliers afin d’obtenir sa part de gâteau.
Pourtant, le débat entourant la présence des forces canadiennes en Afghanistan porte de moins en moins sur l’aspect économique. Les valeurs de démocratie et de liberté sont de plus en plus invoquées pour légitimer l’action des troupes canadiennes. Jean-François Rioux, ancien titulaire de la chaire Raoul-Dandurand et aujourd’hui professeur à l’Université d’Ottawa, croit qu’«on a tendance à trop parler de cette mission sous l’aspect politique ou économique. Il ne faut pas oublier l’aspect moral». M. Qaderi ne l’entend pas de cette oreille. À ses yeux, l’argument moral sur la promulgation des valeurs canadiennes sonne faux. «Rien ne définit ce que sont les valeurs canadiennes», tranche-t-il.
La présidente de l’Association des femmes afghanes du Québec, Makai Aref, s’oppose également à la présence canadienne en Afghanistan. Mme Aref s’attriste de voir son peuple «payer un prix si élevé» pour rebâtir la démocratie. Elle n’entrevoit aucune lueur d’espoir qui permettrait de voir à la résolution du conflit afghan à court terme. Selon elle, 90 % du Parlement est contrôlé par les seigneurs de guerre qui ont toujours possédé l’argent et donc le pouvoir, en Afghanistan. «Les Talibans se battent continuellement pour s’approprier le plus de territoires possible et ainsi reprendre le contrôle du pays», affirme-t-elle.
Le professeur Rioux, Mme Aref et M. Qaderi s’accordent sur un point: le processus menant au règlement du conflit sera long et fastidieux. Tous trois pensent que la solution réside en premier lieu au Pakistan et que les Canadiens devraient tenter d’y concentrer leurs efforts pour faire avancer la situation. «Le pays voisin de l’Afghanistan est une véritable passoire à terroristes», affirme Mme Aref. Les Talibans vont s’entraîner au Pakistan tandis que le président du pays, Pervez Mucharraf, s’enfonce volontairement la tête dans le sable. Aux yeux de la présidente de l’Association des femmes afghanes, la solution demeure tout de même la voie diplomatique. «En ce moment, l’Afghanistan a besoin de reconstruction et non de combats.»
En attendant, les spécialistes de la question afghane citent le Canada comme un modèle à suivre pour les intervenants internationaux. Barnett R. Rubin, directeur du Center on International Cooperation à l’Université de New York et expert de l’Afghanistan, a d’ailleurs félicité le Canada pour son implication lors de son passage au Colloque international sur la mission canadienne en Afghanistan, qui a eu lieu à Montréal en septembre dernier. Le professeur Rioux voit les choses de la même manière, affirmant que «ce serait une erreur de se retirer maintenant; cela créerait des problèmes et constituerait une rupture de contrat».
Tous ces appels en faveur de l’action canadienne ne semblent pas influencer la population québécoise, qui reste défavorable à 70% selon un sondage CROP réalisé pour le compte de La Presse au mois de septembre dernier. Abdulhadi Qaderi et Makai Aref, tous deux nés en Afghanistan, souhaitent que plus d’argent soit investi pour l’aide humanitaire ainsi que la reconstruction. Le professeur Rioux estime pour sa part qu’il faut d’abord stabiliser la situation chaotique du pays avant de déployer des efforts pour bâtir un nouvel État.
Néanmoins, cet argument n’a pas beaucoup de poids pour les deux Afghans qui, chaque jour, assistent impuissants au trépas de milliers de leurs concitoyens.

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