Si je meurs, posez des questions
18 10 2007L’histoire a de quoi inquiéter. La réserviste américaine Ciara Durkin perd la vie le 28 septembre dernier en Afghanistan dans le cadre d’une opération de combat. Du moins, c’est ce qu’avait déclaré publiquement la Garde nationale du Massachusetts. Quelques jours plus tard, le département de la Défense contredit la Garde nationale et souligne que la femme de 30 ans d’orientation homosexuelle avait plutôt été abattue d’un coup de feu à la tête alors qu’elle se trouvait sur la base.
Spécialiste affectée au service de comptabilité de la Garde nationale du Massachusetts, Durkin était déployée à la base aérienne afghane de Bagram. Située à 47 km au Nord de Kaboul, dans la province du Parvan, Bagram est l’une des bases les plus sécuritaires du pays.
«J’ai découvert des choses que je n’aime pas et je me suis fait des ennemis à cause d’elles. Si quoi que ce soit m’arrive, assurez-vous qu’il y ait une enquête», avait déclaré Ciara Durkin à ses parents trois semaines avant d’être assassinée.
Sa famille rejette la thèse du suicide et condamne l’improvisation de l’armée dans cette affaire. Ses proches n’écartent pas l’hypothèse qu’elle ait été victime d’un meurtre. «Ciara était une lesbienne et cela s’est vraisemblablement su, a dit la sœur de Ciara, Fiona Canavan. Il est possible que quelqu’un, là-bas, l’ait su et tu sais, il était peut-être homophobe.»
Il ne fait aucun doute qu’une enquête rigoureuse sur la mort de Durkin est essentielle. Toutes les pistes devront être étudiées, y compris celle d’un meurtre homophobe. On doit aussi s’interroger sur la pertinence de la politique obsolescente du don’t ask, don’t tell (ne demande pas, ne dit pas) et faire en sorte d’éviter qu’elle lie les mains des enquêteurs et des témoins.
Lors de la campagne électorale de 1992, Bill Clinton avait promis de permettre à tous les Américains, peu importe leur orientation sexuelle de servir sous les drapeaux étoilés. Une politique inimaginable auparavant, alors que les gais et lesbiennes étaient entièrement exclus de l’armée. La promesse électorale de Clinton a alors frappé un mur d’opposition au Congrès et à la Défense. La politique du don’t ask, don’t tell, don’t pursue apparaissait alors comme un compromis acceptable. Celle-ci précise que toute personne qui «démontre une propension ou une intention de s’engager dans des activités homosexuelles» est exclue des forces armées américaines parce qu’elle «ferait courir un risque inacceptable aux hauts standards moraux, au bon ordre et à la discipline, et à la cohésion du corps militaire, l’essence de la capacité de l’armée». La politique stipule néanmoins que les commandants ne sont pas autorisés à enquêter sur la sexualité des hommes et femmes militaires qui dissimulent leur orientation sexuelle. Qu’ils soient hétérosexuels, homosexuels ou bisexuels.
Ainsi, les amis et collègues homosexuels de Durkin qui détiendraient des informations indispensables à la résolution de l’enquête hésitent peut-être, et à juste titre, à révéler ce qu’ils savent, de crainte de faire l’objet d’une enquête en vertu de la politique du don’t ask, don’t tell. C’est du moins ce que croit Aaron Belkin, le directeur du centre Michael D. Palm, autrefois le Centre d’études sur les minorités sexuelles dans l’armé, un institut de recherche rattaché à l’Université de Californie à Santa Barbara.
Le général et président du Comité des chefs d’état-major des États-Unis, Peter Pace, a récemment déclaré devant un comité sénatorial qu’il appuie un «changement» en ce qui a trait à l’interdiction qui est imposée aux militaires américains de déclarer ouvertement leur homosexualité. Il s’est dit «ouvert à tous changements à la politique du don’t ask, don’t tell qui permettront à la communauté homosexuelle de continuer de contribuer à la nation». Il s’agit là d’un tournant majeur puisque c’est la première fois que le militaire le plus influent des États-Unis ouvre la porte à des changements à la politique. Et comme des déclarations pleines de bon sens sont souvent accompagnées de plus malheureuses. Les «activités» homosexuelles sont «contraires à la loi divine», a ajouté Pace avant de souligner qu’il s’agissait d’un commentaire personnel.
Aaron Belkin croit pour sa part à juste titre que le général ne doit pas suivre le chemin tracé par ses prédécesseurs et répéter des «remarques désobligeantes» à propos des militaires homosexuels. L’armée américaine ne doit plus entretenir une crainte des gays au sein de ses rangs. À la poubelle, donc, la politique du don’t ask, don’t tell? En effet. Les lois fédérales américaines ne servent pas à endosser des principes moraux mais plutôt à traiter toutes les personnes de la même manière, peu importe leur orientation sexuelle. Il est maintenant temps que l’armée américaine cesse de jouer à l’autruche et lève sans détour l’interdiction. La politique actuelle est d’ailleurs beaucoup trop vague.
Et pourquoi est-ce que le général Pace, dans la même logique, «ne cherche-t-il pas à interdire aux militaires hétéros de pratiquer la sodomie et d’avoir des rapports sexuels coupables, deux pratiques condamnées dans la Bible? C’est un énorme double-standard », souligne le directeur du Centre Michael D. Palm, Aaron Belkin.
Les sénateurs Ted Kennedy et John Kerrry ainsi que le représentant William Delahunt réclament des explications sur la mort suspecte de Ciara Durkin. Le contraire aurait été honteux. «Déployez immédiatement votre personnel sur cette affaire afin que l’on apprenne les circonstances exactes entourant la mort de la «Specialist Durkin» et ce, rapidement», a exigé le candidat démocrate à l’élection présidentielle de 2004 au secrétaire à la Défense Robert Gates.



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