20 secondes pour changer le monde

par Gabrièle Briggs

20 02 2008

Montréal est nommée Ville UNESCO du design en mai 2006. Le design est alors reconnu comme un outil de mobilisation: tous sont appelés à agir pour la création d’un milieu de vie nouveau. Au même moment, le son du Pecha Kucha se fait entendre, appelant l’univers de la création à envahir l’espace public. Le Pecha Kucha n’est pas une secte ésotérique. C’est plutôt le nouveau rendez-vous des créateurs montréalais. La prochaine édition aura lieu le 6 mars prochain: étroits d’esprit s’abstenir.
Venue du pays du soleil levant, la recette du Pecha Kucha («son des conversations», en japonais) est simple. Prenez 10 à 12 créateurs de milieux aussi éclectiques que le design, l’architecture, les jeux vidéo, la mode et bien d’autres. Placez-les devant une foule assoiffée d’idées nouvelles et demandez-leur de présenter leurs projets en 20 diapositives, avec 20 secondes pour chacune d’entre elles, pour un total de 6 minutes 40 secondes. Laissez mijoter ce bouillonnement créatif et voyez comment on refait le monde.
L’idée d’une soirée si rigoureusement chronométrée est venue de la firme d’architectes tokyoïte Klein Dytham. Elle a été importée ici à l’initiative de Boris Anthony, un designer d’interaction qui se décrit comme un flâneur bon vivant. «Je visite régulièrement cette ville fantastique qu’est Tokyo. Lors de ma première soirée Pecha Kucha là-bas, j’ai approché les créateurs, disant que j’aimerais organiser une soirée comme ça à Montréal. Le problème était que je n’avais pas les ressources ni les connexions pour le faire. En février de l’année dernière, j’ai reçu un courriel d’un jeune ami designer de jeux vidéo à Montréal qui m’a annoncé qu’il aimerait faire des soirées Pecha Kucha. “Bien sûr!” ai-je dit.»
Depuis juin 2006, Pecha Kucha Montréal a pignon sur rue à la Société des arts technologiques. Et l’événement ne cesse de prendre de l’ampleur. De 150 spectateurs à la premi ère édition, l’affluence est passée à 200, puis à 250 personnes lors du dernier Pecha Kucha, le 5 janvier 2007.
Malgré cette popularité croissante, l’univers du design reste un club très sélect. «Ce n’est pas un sport populaire. Que tu sois à New York, à Londres, ou à Tokyo, tout le monde se connaît», raconte Stéphane Halmaï Voisard du collectif Rita, un atelier multidisciplinaire de design qui a participé à la dernière édition Pecha Kucha. Boris Anthony est plus sévère. Il est d’avis que «le “monde du design” à Montréal est plate à mourir et totalement coincé dans le 20e siècle. Quand on dit le mot “design” à Montréal, les gens pensent aux choses qui sont belles à regarder, comme la pub, les sites web, les rénos de cuisine, les meubles et les intérieurs de restaurant.»
Selon le globe trotteur, le moment est venu pour les créateurs de sortir du carcan de leur propre discipline. «Le but du Pecha Kucha est de faire ce qu’on appelle en anglais du “cross pollination”, c’est-à-dire exposer ces gens à des projets intéressants qui se font un peu partout dans les domaines créatifs et leur donner la chance de se parler, d’initier le contact, de communiquer, de créer de la culture!», s’enthousiasme-t-il.
C’est ce décloisonnement des genres qui a fait la popularité de Stéphane Halmaï-Voisard, Karine Corbeil et Francis Rollin, les fondateurs du collectif Rita. Fraîchement sortis de l’École de design de l’UQAM, ils ont créé cet atelier il y a trois ans. Depuis, le Tout-Montréal s’emballe pour les idées éclatées du trio. Derrière ses lunettes néo-aviateurs, Stéphane explique qu’il s’agit «autant des designers de mode que de textile, des architectes ou des informaticiens. Ils proviennent de milieux qui sont interconnectables. On essaie de prendre leurs outils et de se les approprier.»
L’équipe du Pecha Kucha Montréal, composé de Boris Anthony et de trois architectes, se pose non seulement comme défi de connecter ces univers entre eux, mais aussi de marier l’éther de la création au monde concret. Marc-André Plasse a participé au premier Pecha Kucha montréalais avant de rejoindre le comité organisateur. Il est important pour lui que «les gens se mettent à réfléchir. On alterne donc entre les présentations ludiques et celles plus sociales. Pour le prochain Pecha Kucha, il y aura une composante “développement durable”». Marc-André déplore de toujours entendre que «ça va mal en environnement»; le Pecha Kucha sera donc une vitrine pour des projets originaux qui se préoccupent du sort de la planète.
Le comité discute aussi avec les organisateurs de la journée Portes Ouvertes Design Montréal, qui a lieu la première fin de semaine de mai et durant laquelle les créateurs ouvrent les portes de leur atelier au public. Pecha Kucha Montréal veut organiser une soirée afin de faire découvrir ceux qui n’ont pas les moyens de participer à l’événement, mais qui gagneraient à se faire connaître.

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