Lecture coupable
par Valérie Ouellet
20 02 2008Chaque année, les usagers des quelques 56 bibliothèques de la grande région de Montréal empruntent plus de 12 millions de livres, revues, disques, films et autres documents. Mais ils ne les rapportent pas tous à la date prévue. Que ce soit pour un document perdu ou tout simplement oublié, les frais de retard s’accumulent donc à une vitesse effarante. Pourboires pour les commis, budget pour l’achat de nouveaux livres ou cagnotte de la ville? A quoi sert donc l’argent de la délinquance dans les bibliothèques?
L’importance des frais de retard dans le revenu annuel des bibliothèques ne peut être négligée. À la bibliothèque de Dorval, les frais de retard payés par les usagers représentent jusqu’à 22 000 dollars par année, ce qui constitue la presque totalité du revenu annuel selon Linda Burdayron, chef de la division Culture et Bibliothèque à la ville de Dorval.
Les 22 et 23 avril 2006, le réseau des bibliothèques de Montréal a tenu une première amnistie littéraire. En graciant les usagers délinquants moyennant le retour de leurs documents oubliés, la cinquantaine de bibliothèques participant à cet événement a pu récupérer plus de 17 000 documents. On avait alors estimé les pertes financières à un montant de plus de 300 000 dollars.
Dans toutes les bibliothèques, on insiste surtout sur la valeur symbolique des frais de retard. «Ils sont un incitatif pour que les gens ramènent nos documents. L’idée d’une bibliothèque, c’est d’offrir la gratuité. Vingt sous, ce n’est pas un très gros montant. C’est plus symbolique qu’autre chose», explique la chef de section au comptoir du prêt de la Bibliothèque de Beaconsfield, Anne Bourel.
Combien d’usagers flirtent ainsi avec la délinquance? À la bibliothèque de Dollard-des-Ormeaux, qui offre ses services à plus de 30 000 membres, on envoie chaque année plus de 4000 avis de retard. «Cependant, à la fin de l’année, seulement 300 d’entre eux cumulent encore des frais impayés. Il faut aussi spécifier que ce nombre est cumulatif. Il y a des usagers qui ne reviennent jamais payer les frais ou rapporter leurs documents», rappelle la chef de division Culture et Bibliothèque de la Ville de Dollard-des-Ormeaux, Lise Brosseau. Cette ville va encore plus loin pour traiter le problème des citoyens délinquants: «Les systèmes informatiques permettent de faire beaucoup de liens entre les différents organismes municipaux. Ainsi, bientôt on pourra savoir qu’un usager délinquant à la bibliothèque ne paie pas non plus ses taxes municipales», prévient Lise Brosseau.
Il existe plusieurs étapes avant qu’un document qui ne revient pas soit classifié comme un item perdu. Il en est de même pour les usagers qui accumulent les dettes: chaque bibliothèque a son propre système pour répondre aux actes de délinquance. Aux bibliothèques de l’Université du Québec à Montréal (UQAM), par exemple, «un avis de courtoisie est envoyé via le courriel de l’université trois jours avant la date de retour des documents. De plus, un avis est envoyé dans le dossier électronique de l’usager via le portail Manitou. La prochaine étape est un avis courrier postal dans les deux semaines suivant le retard. Après 60 jours ouvrables de retard, une facturation est émise et envoyée à l’usager. Elle inclut le coût des livres, les frais d’administration et les amendes de 30.00 chacun par document», détaille la directrice des bibliothèque de l’UQAM, Lyne Gadoury. À l’Université du Québec à Montréal (UQAM), les frais de retard qui y ont été perçus pour l’année 2006-2007, ont représenté 1,36% du budget total du Service des bibliothèques.
A savoir où va l’argent des frais de retard, la plupart des bibliothèques contactées par l’Esprit Simple ne pouvaient formuler que des hypothèses. «Pour toutes les bibliothèques membres de l’ancienne agglomération de Montréal, c’est la Ville qui est responsable des finances», indique la responsable de la bibliothèque du Plateau Mont-Royal, Vesna Dell’Olio. Pour sa part, Lise Brosseau est catégorique : « Cet argent-là va dans le même compte de banque que la médaille d’un chien, qu’une contravention ou que tout autre montant perçu par la ville lorsqu’on enfreint les règlements municipaux. Tout cela va dans le même panier et ensuite, la ville nous redonne une part.» À l’UQAM, ces sommes sont réinvesties dans le Service des bibliothèques et servent principalement à combler le budget des surnuméraires, surtout pour assurer le service pendant les congés fériés, précise Lyne Gadoury.
Pour la plupart des bibliothèques, l’idée de répéter l’expérience de l’amnistie est séduisante. Le désir de récupérer des centaines de documents perdus au cours des années a le dessus sur l’appréhension des pertes financières. La bibliothèque de Dorval a trouvé un échange original pour leurs usagers délinquants: dettes contre denrées. «Depuis une dizaine d’années, pendant tout le mois de décembre, nos membres ont la possibilité de rembourser la valeur de leurs frais de retard en don de denrées alimentaires, qui sont remis à un organisme de charité», souligne Linda Burdayron. Parions que cet argent bien investi ne peut faire que des heureux.



Derniers commentaires