Québec et Acadie, voisins inconnus ?

par Julien Abord-Babin

1 04 2006

La question nationale, pour les deux peuples cousins, bien qu’issue de problématiques très similaires, a pris deux directions différentes. Le Québec s’est engagé, d’un pas encore hésitant, dans la voie de l’indépendance, tandis que l’Acadie a trouvé les outils nécessaires à son affirmation dans le projet d’une fédération canadienne bilingue.

La dissension qui persiste encore entre Québécois et Acadiens prend naissance dans deux ruptures bien distinctes selon Jean-Marie Nadeau, militant acadien de longue date. La première a lieu en 1880, lors du Congrès National de Québec, qui réunit, à l’invitation de la Société Saint Jean-Baptiste, des délégués francophones de toute l’Amérique du Nord. C’est alors que l’Acadie, invoquant son caractère et son histoire distincte, profondément marquée par le traumatisme de la déportation, décide de prendre ses distances. L’année suivante, elle organise la première convention nationale acadienne à Memramcook, près de Moncton, où le peuple acadien se dotera d’une fête nationale et d’un organisme permanent : la Société nationale de l’Assomption.

La seconde rupture, plus récente et dont les effets se font encore bien sentir, a lieu durant les années soixante alors que le Québec commence à développer son projet autonomiste et que Trudeau lance sa vision d’un Canada bilingue et biculturel, qui resterait toutefois très homogène. La situation au Québec et en Acadie était alors très différente. Si les Québécois semblaient prêts à passer à une autre étape de leur affirmation en tant que peuple, les Acadiens, eux, commençaient seulement à avoir les moyens de le faire. « Le Fédéralisme à la Trudeau a été pour nous un outil d’enrichissement, un outil de libération pour nous donner au moins des moyens de s’affirmer comme peuple » fait valoir Jean-Marie Nadeau. C’est à cette époque que l’Acadie se dote de structures essentielles à son épanouissement tels l’Université de Moncton ou le programme « Chances égales pour tous » de Louis J. Robichaud, premier Premier ministre acadien du Nouveau-Brunswick.

Depuis, l’Acadie, et plus particulièrement le Nouveau-Brunswick, ont souvent été montrés comme un succès des politiques de bilinguisme, ce qui déplaît à bien des Québécois, en plus d’instaurer un sentiment de trahison, tant chez les Acadiens que chez les Québécois. Selon Jean-Marie Nadeau, « nous [les Acadiens] on les considère comme des traîtres pour avoir lâché le projet commun et eux [les Québécois] nous considèrent comme des traîtres parce qu’ils savent très bien qu’on a besoin du fédéral pour grandir, pour financer nos journaux et nos institutions » affirme-t-il.

De nombreux Acadiens, tout en voulant s’affirmer eux-mêmes en tant que peuple indépendamment du Québec, craignent donc son départ de la fédération, ce qui menacerait le bilinguisme canadien qui a permis leur épanouissement. Les Québécois, quant à eux, peinent à comprendre la réalité acadienne qu’ils évaluent souvent selon des stéréotypes. « Il y a parfois une méconnaissance de la part des Québécois envers les Acadiens, mais il vient de l’ignorance des faits » explique le documentariste André Gladu, réalisateur du film Tintamarre- La piste Acadie en Amérique, qui explore la réalité du peuple Acadien et son rapport à l’histoire.

Selon lui, le froid qui persiste entre les deux peuples serait « la démonstration parfaite que l’on n’est pas dans une vraie fédération ». Il serait issu d’une stratégie du « diviser pour régner » et d’une méconnaissance entretenue par le fait que les deux peuples aient été colonisés, ce qui rend la reconnaissance de leur histoire plus difficile. Pendant longtemps l’histoire des francophones d’Amériques a été racontée par les Français ou les Britanniques, ce qui a perpétué l’idée de sous-français, selon Monsieur Gladu. Ce n’est que récemment que les Acadiens et les Québécois ont pris en charge leur histoire. Processus qui en Acadie n’est toujours pas fini et qui donne encore lieu à des débats.

Mais si les Québécois ne connaissent pas vraiment l’Acadie, c’est un peu la faute des Acadiens, fait valoir André Gladu. « Les Acadiens sont en parti responsable, ils se folklorisent, tout comme les Québécois le font avec les Français » déplore-t-il.

Des mesures ont tout de même été prises pour établir une plus grande coopération entre les deux peuples, telle l’ouverture, à la fin des années 1970, d’un bureau du Québec en Atlantique. Le bureau a signé des ententes de collaboration non seulement avec les gouvernements des provinces maritimes, mais aussi avec la Société Nationale de l’Acadie, ce qui représente une entente de « peuple à peuple » selon le chef de poste du Bureau, Richard Barrette.

Selon lui, « le Québec a une certaine responsabilité envers la francophonie nord-américaine, étant le seul État majoritairement francophone. » Il reconnaît tout de même que les Québécois connaissent encore très peu l’Acadie, surtout sa modernité et sa réalité urbaine.

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